Résumé
La serre, jardin du futur est une exposition sur les biotechnologies végétales, proposée à la Cité des Sciences et de lIndustrie de la Villette à Paris. Elle présente, dune part, les techniques modernes de production dans une serre intérieure et, dautre part, les aspects biologiques et physiologiques de la plante en général, ainsi que les divers enjeux liés aux biotechnologies. Cet article présente quelques résultats issus dune étude dévaluation réalisée auprès dune trentaine de visiteurs. Elle porte essentiellement sur lidentification de lexposition, sa perception et limpact cognitif lié à la visite. Des comportements et des sentiments liés aux biotechnologies ont ainsi pu émerger lors de nos entrevues avec les visiteurs. Cest donc de ces aspects que nous discuterons dans cet article, tout au long de notre analyse.
Mots-clés: exposition, biotechnologies végétales, évaluation, comportements, réception, perception, représentations
Viviane.Jovet@u-bourgogne.fr Vareille@u-bourgogne.fr ___________________________________________________________ La Serre, jardin du futur est un espace dexposition permanent qui a ouvert ses portes à la Cité des Sciences et de lIndustrie de la Villette (CSI) à la fin de lannée 1997. Répartie sur deux niveaux, La Serre, jardin du futur présente les techniques modernes de productions végétales. Au premier niveau, sont abordés des aspects plutôt théoriques traitant de la plante en général et des enjeux biotechnologiques liés à la maîtrise du vivant. Au deuxième niveau, se trouve une serre intérieure denviron 400 m2.
Lacteur principal de la mise en scène de cette exposition est la plante cultivée et, plus précisément, la relation entre lhomme et la plante cultivée. Elle présente les biotechnologies végétales développées en agriculture et les technologies de pointe permettant une maîtrise du vivant en agriculture hors sol et sous verre. Elle donne à voir le processus dartificialisation de plus en plus présent dans ce domaine, tant au niveau de la plante quau niveau du milieu et des conditions de croissance.
Cette mise en scène sorganise autour de trois pôles, énumérés dans lordre de leur intervention dans le parcours conceptuel de lexposition : la plante-nature (niveau 1), la plante-objet (niveau 2) et la plante-enjeu (niveau 1). Le premier thème aborde la plante en tant quêtre vivant et présente les mécanismes biologiques et physiologiques de celle-ci. Le deuxième traite de la plante en tant quobjet scientifique et technique à travers lexposition des différentes techniques de maîtrise du vivant développées en production végétale. Le troisième, enfin, développe laspect biotechnologique de la plante et les enjeux sociaux, économiques et environnementaux qui sy rattachent.
Comparée à lensemble des espaces dExplora, cette exposition offre plusieurs originalités dont les principales sont :
- lintroduction du vivant dans un lieu où à de rares exceptions près la technique, incarnée par dinnombrables interactifs et écrans vidéos, domine largement (niveau 2) ;
- lalliance des sciences et des arts plastiques par la juxtaposition aux autres dispositifs dexposition de plusieurs uvres dart contemporain (niveau 1).
Dans un premier temps, nous rappellerons brièvement notre démarche dinvestigation. Ensuite, nous traiterons de lidentification de lexposition par son titre et de la perception de la structuration de lexposition par les visiteurs. Enfin, nous nous attarderons plus particulièrement sur la réception du message scientifique que nous complèterons par les principales sensations ressenties par les visiteurs au cours de leur visite.
Rappel de lobjectif et de la méthode
Les résultats qui sont présentés sont extraits dune étude dont lobjet principal consistait à examiner limpact de lexposition sur les visiteurs. Sur le plan du contenu scientifique de lexposition, il sagissait principalement de vérifier la clarté et lintelligibilité des concepts : sont-ils compris des visiteurs ? sont-ils correctement mémorisés ? Au-delà de cet impact cognitif, nous nous sommes également interrogés sur les aspects sociaux et affectifs de la réception de lexposition. Nous nous pencherons plus particulièrement ici sur la perception des biotechnologies par les visiteurs et sur leurs représentations.
Les analyses et réflexions ont été établies sur la base des témoignages recueillis auprès de vingt-neuf visiteurs de la CSI, interpellés au sein dExplora entre le 19 février et le 15 mars 1998. Les visiteurs ayant accepté de collaborer à lenquête ont participé à un entretien approfondi sur leur visite de lexposition La serre, jardin du futur. Les entretiens, d'une durée oscillant entre quinze et trente minutes, ont été enregistrés dans leur intégralité, puis fidèlement transcrits de façon à permettre une analyse détaillée de leur contenu.
Les visiteurs dExplora ont dabord été approchés au hasard, sans prétendre à la représentativité du public de la CSI. On sest contenté de veiller à ce que les proportions de répondants couvrent un éventail assez large de visiteurs. Nous avons néanmoins stratifié notre échantillon conformément aux données issues des enquêtes de fréquentation de la CSI.
Les visiteurs de formation (ou de profession) en rapport avec les sciences et les techniques constituent plus de la moitié de léchantillon si lon en exclut les scolaires et étudiants en formation générale. La grande majorité des personnes interrogées (plus de huit sur dix) affirment être des visiteurs réguliers ou assidus des musées et expositions. Seules cinq dentre elles déclarent rarement les fréquenter.
Identification de l'exposition par son titre
Parmi les visiteurs interrogés, plus dune personne sur deux pense connaître le nom attribué à cet espace d'exposition. Mais, en définitive, seules deux dentre elles fournissent la véritable dénomination dans son entier.
Considérons, dans un premier temps, uniquement le groupe de personnes affirmant connaître le titre de lexposition. Ils sont plus dun sur deux à choisir de lintituler simplement La serre : un choix qui on peut le supposer est induit par lallure densemble de lexposition, son architecture et relève peut-être autant de l'intuition que d'une réelle prise d'information. à une exception près (La serre des biotechnologies), les autres propositions (La serre du futur ou Le jardin du futur) apparaissent également comme des formulations condensées et proches du titre réel de lexposition.
Quant au groupe de visiteurs incapables dindiquer le nom de lexposition, nous leur avons demandé dimaginer à défaut de pouvoir le restituer le nom qui, selon eux, désignerait au mieux lexposition. À cette requête, les réponses enregistrées sont variées. Observons, en premier lieu, que dans cette liste, contrairement à la première, napparaît jamais le mot serre. Le mot jardin ne fait, quant à lui, lobjet que dune seule citation. Est-ce à dire, quà défaut dinformation, les visiteurs rencontrent quelques difficultés à identifier la structure générale de lexposition ? Remarquons également que nombre des titres proposés sont empreints d'une dimension temporelle et, plus précisément, futuriste. Nous rejoignons ici les résultats issus de l'enquête préalable avec des propositions de titres assez voisines : le jardin futuriste, la culture de l'an 3000, la technologie et l'agriculture du XXIème siècle. Notons enfin la référence explicite aux biotechnologies, référence qui nintervenait quune seule fois au cours de la première liste. Dans les représentations des visiteurs, il apparaît donc que les biotechnologies, cest demain.
Ces diverses remarques nous amènent à penser que lidentification du titre de lexposition est plus lié à un processus de mémorisation quà une réelle prise dinformation. En effet, il semblerait que du titre global La serre, jardin du futur ne subsistent plus, chez les visiteurs, que le terme de serre et la dimension futuriste liée au dernier terme. Comparée aux autres dénominations dexpositions de la CSI, il est vrai que celle-ci est beaucoup plus longue donc plus difficile à mémoriser. Le souvenir de cette dénomination serait donc plus lié à des phénomènes de récence et de primauté en termes de mémorisation. Ainsi, ceci expliquerait que la majorité des visiteurs citent dans leurs propositions le terme de serre et la notion de futur. Le terme jardin, quant à lui, est très rarement cité de par sa position dans le titre de lexposition.
Perception de lexposition dans sa structuration
Nous pouvons signaler, quavant tout, cest le thème qui a incité la majorité des visiteurs à pénétrer dans lexposition. Simple curiosité ou appréhension par rapport aux biotechnologies ? Mais quen est-il de la reconnaissance de lorganisation, de la structuration? Nous rappelons que lexposition sarticule autour de trois pôles qui sont : la plante-nature (niveau 1), la plante-objet (niveau 2) et la plante-enjeu (niveau 1).
Si, à deux exceptions près, lensemble des visiteurs interrogés sont unanimes à distinguer plusieurs zones dans l'exposition, ils ne saccordent pas, en revanche, sur le nombre de zones identifiées. Près dune personne sur deux opte pour une structuration de lexposition en deux parties. Une personne sur quatre en ajoute une troisième. Les autres distinguent plutôt quatre parties.
Les divisions effectuées par les visiteurs interrogés sont de différents ordres. Soit, elles répondent à des distinctions dordre thématique. Soit, elles correspondent à lorganisation spatiale de lexposition, à la topographie des lieux. Soit, enfin, elles se rapportent aux différents supports muséographiques présents dans lexposition. Quel que soit le partage effectué, létage, que beaucoup désignent par la serre, constitue très souvent une partie en soi.
Pour les premiers (ceux qui distinguent deux parties seulement), elle soppose au rez-de-chaussée car elle est lapplication pratique des théories qui y sont exposées. Un visiteur sexplique : Il y a deux parties. En bas, cest labstrait, le flou ; en haut, cest le concret, le vrai. Dans des formulations assez proches, nombre des témoignages abondent dans ce sens. La pratique versus la théorie, telle est lidée prédominante chez ceux qui opèrent une schématisation de lexposition en deux parties. à ce que le jardin (ou la serre) présente, offre à voir, à constater, le rez-de-chaussée apporte des explications. On retrouve ici une opposition perceptible dans dautres fragments de discours, à savoir la distinction entre un volet plus pédagogique de lexposition (le rez-de-chaussée) et un volet qui se prête davantage à la contemplation.
Considérons à présent les propositions de structuration de lexposition en trois parties. Là encore, la serre est identifiée comme une zone à part. Cest, à une exception près, au niveau inférieur que les visiteurs opèrent une différenciation. Le schéma le plus fréquent oppose une zone avec des bornes interactives et une zone artistique. Là aussi, la distinction entre une zone un peu artistique et une zone avec des ordinateurs répond à une distinction entre un espace où ils (les artistes) montrent comment eux voient la nature et une zone où on apprend. Parfois, la différenciation repose plus précisément sur la nature des supports utilisés avec, dune part, une zone avec les bornes interactives, toutes les manipulations et, dautre part, une zone explicative, avec les panneaux.
Précisons que pour toutes les propositions de structuration de lexposition en deux ou trois parties, la serre apparaît souvent (dans sept cas sur dix) placée en tête de liste. Cela signifie-t-il que les visiteurs lidentifient plus clairement ?
Nous passons sur les quelques autres propositions de structuration qui semblent moins pertinentes, soit parce quelles demeurent imprécises, soit parce quelles ne concernent quun étage seulement de lexposition.
Perception du message scientifique de lexposition
Il est toujours intéressant d interroger les visiteurs sur le message quils ont perçu de lexposition, au-delà de la structuration quils opèrent entre les différents thèmes. Dans le cas de La serre, jardin du futur, cela est dautant plus intéressant que cette exposition, outre quelle explique et démontre en quoi consistent les biotechnologies, propose un espace de discussion (via des écrans interactifs) sur les enjeux liés au thème. Aussi la question du message associé à lexposition non seulement nous renseigne sur limpact cognitif de lexposition, mais aussi nous permet davoir un premier aperçu de la position des visiteurs par rapport au débat que suscite le développement des biotechnologies.
Si nous portons toute notre attention sur les réponses à la fois plus précises et plus proches de la thématique de conception, nous pouvons établir un relevé de quelques thèmes récurrents dans les discours des visiteurs. Ces thèmes, répertoriés et restitués selon lordre décroissant de leur fréquence dapparition, sont les suivants :
la sélection des espèces végétales,
la nouveauté, le progrès,
les biotechnologies,
les enjeux, le débat,
et la culture hors-sol.
Les questions de génétique, en particulier lidée dune sélection des espèces , sont les plus fréquemment abordées : deux personnes sur cinq y font référence. Cette notion de sélection des plantes, quand elle nest pas littéralement rapportée, revêt différentes formes dexpression, plus ou moins explicites. Ainsi, certains visiteurs parlent de modifications, des plantes par lhomme, tandis que dautres préfèrent employer le terme plus violent manipulation. Parfois encore, la notion de sélection demeure largement sous entendue et ne fait que transparaître à travers celle de variété des plantes. Il est intéressant de remarquer que, quelle que soit la façon dont elle est exprimée, cette notion de sélection est, dans un cas sur deux, associée à une autre notion : celle de progrès. Quil sagisse soit du progrès au sens de nouveauté avec les nouvelles techniques ou les techniques de pointe, soit du progrès au sens damélioration des espèces végétales, des améliorations qui servent avant tout la prolifération et la multiplication des plantes.
Hormis cette notion de progrès, une autre idée apparaît de façon itérative dans les propos des visiteurs : il sagit de lidée de culture hors-sol. Que cette idée ressorte aussi manifestement des entretiens provient sans doute en partie du fait quelle est en contradiction apparente avec les représentations associées au monde végétal. Autrement dit, cest lidée surprenante quon peut se passer de terre pour cultiver. Cette technique semble donc avoir été plus particulièrement retenue de par son aspect simple et spectaculaire.
A priori plus précis dans le choix des termes employés, quelques visiteurs (près dun sur quatre) évoquent les biotechnologies. Mais peu dentre eux se montrent capables dy joindre des informations complémentaires (extrait : ça sert à informer le public sur les biotechnologies pour quil sache un peu de quoi il en retourne) . Outre la référence explicite aux biotechnologies, il y a dans ces extraits et dans quelques autres un renvoi au débat que suscite le développement des biotechnologies. Cette dimension polémique, bien que napparaissant souvent quen filigrane dans les discours des visiteurs, est néanmoins présente (extraits : Cest les modifications des plantes par lhomme, de tout ce qui est naturel pour arriver à une industrialisation et comment on peut manipuler les plantes et à quoi ça sert de le faire).
En guise de conclusion, retenons cette citation qui contient la plupart des thèmes abordés par les visiteurs : Ce sont les progrès dans les techniques agricoles, la sélection des plantes, les nouvelles façons de cultiver sur toutes sortes de substrats, la culture dans les serres.
Pourquoi ? Comment ? Et pour quoi faire ? Trois questions qui alimentent les discours des visiteurs, trois questions qui constituent le message principal de lexposition, trois questions qui, sans doute, les préoccupent particulièrement sans quil soit pour autant réellement possible de savoir sil y ont trouvé des réponses satisfaisantes. Car, plutôt que limpact cognitif de lexposition, cest davantage aux sensations que celle-ci a pu susciter chez les visiteurs que nous nous sommes intéressés. Dune façon plus générale, cest sur léventuelle spécificité de lexposition La serre, jardin du futur que portait lessentiel de notre questionnement. Pour autant, on a pu recueillir quelques sensations qui restent étroitement liées au thème spécifique de lexposition et qui sont dautant plus intéressantes.
Ce qui domine à travers les diverses émotions exprimées par les visiteurs, cest avant tout un sentiment de sérénité, de tranquillité, de bien-être. Lémotion ressentie est, à ce titre, rarement négative. Il est vrai que ce sentiment de bien-être tient essentiellement aux conditions climatiques de la serre et se rattache donc plus particulièrement à la spécificité de lexposition. Pourtant, quelques visiteurs expriment des sensations proches de langoisse et de la peur pour dire ce quil ont ressenti au cours de leur visite (extrait : Jai trouvé ça très angoissant, pour moi, cest le contraire de la plante, de ce quelle peut représenter). Comme langoisse, cette peur (à laquelle un visiteur a associé un sentiment de haine) est une peur devant linconnu, devant les risques de détournement, les dérapages liés au développement des biotechnologies et de toutes ces manipulations génétiques.
Dans le cas précis de La serre, jardin du futur, il semble que lintérêt suscité par le thème, du moins dans ce que le titre donne à penser, constitue un argument de séduction. Si le titre apparaît séducteur et incite à la visite de lexposition, il nen demeure pas moins que peu des visiteurs savèrent en mesure de le restituer intégralement. Dans tous les cas, que le visiteur affirme connaître ou ignorer le véritable nom de lexposition, cest la référence à la serre qui souvent lemporte, une référence qui, on le devine, est largement induite par la configuration même de lexposition. Nous avons par ailleurs noté la dimension futuriste commune à de nombreuses appellations. De la même façon que la structuration de lexposition renvoit à la configuration spatiale des lieux, lévocation du message de lexposition passe souvent par lénumération des supports muséographiques. Là encore, la forme prend le pas sur le contenu muséographié. Dans lensemble des discours relatifs au message scientifique de lexposition, on peut néanmoins repérer certains thèmes plus ou moins récurrents : la sélection des espèces végétales, la nouveauté et le progrès, les biotechnologies, les enjeux liés aux biotechnologies et les cultures hors-sol.
Cette étude dévaluation laisse penser que si les visiteurs sont attirés par le thème, il nen demeure pas moins, quen général, la forme semble prédominer sur le contenu. Cette étude nous permet tout de même dapprocher les perceptions et les représentations des visiteurs face aux biotechnologies. En effet, au regard de cette analyse, différents points transparaissent. Ainsi, on peut souligner que, pour une majorité de personnes, les biotechnologies constituent un champ daction pour demain, ce ne sont pas encore les techniques du présent. Les visiteurs semblent donc être venus par curiosité, pour voir ce qui va prochainement se passer dans ce domaine. Il semble également que ces personnes manquent dinformations et recherchent des explications même si la majorité dentre elles affichent une certaine confiance face à ces techniques modernes de production. Paradoxalement, ce manque dinformations est aussi source dappréhension et de polémique, comportements suscités par les représentations souvent erronées dues à une méconnaissance du sujet. On peut souligner que, dans cette exposition, laccès aux enjeux liés aux biotechnologies se fait essentiellement par la consultation des dispositifs multimédias du niveau inférieur. Une étude portant sur les usages de ces dispositifs a dailleurs été réalisée, mais nous ne savons pas vraiment si lutilisation de ces outils a pu changer les représentations des visiteurs.